Satin

Dans le cas des violences sexuelles, et en particulier celles dont les victimes sont des enfants, il y a, ce me semble, une dérive particulièrement difficile à évoquer parce qu’elle est le fait de ceux qui traitent ces évènements en aval (ceux dont on est censé recevoir de l’aide), en plaquant des concepts sur ce qu’on peut difficilement approcher : le maniement maladroit du concept de « stimulation mécanique ». En gros, vous avez eu du « plaisir » durant le viol, autrement dit une réaction physique totalement subie. L’idée vise à prendre en compte une réalité particulièrement perturbante et culpabilisante pour la victime, et à l’aider à y faire face. Mais l’emploi imprudent de cette expression peut mener au malentendu et plonger la victime dans le désarroi.

Un exemple*. Votre souvenir est ancien. Il repose sur peu : quelques impressions, quelques images, plutôt des flashes. Des sensations physiques infimes : celle des doigts sur une peau très fine. C’est doux, tiède. A la sidération s’est ajoutée l’amnésie, et le seul souvenir qui vous reste de cet événement est tactile.

A ce moment, le médecin/thérapeute/psychiatre/psychologue/assistant(e) social(e), mentionne cette notion de stimulation mécanique. Sexuelle, bien entendu. Enfin, personne ne le dit à voix haute, mais c’est bien ce que tout le monde comprend.

Naturellement, le but de l’interlocuteur, à ce moment, est d’insister sur le fait que la victime (vous) ne doit en aucun cas se croire complice de l’abus, au cas où elle aurait subi cette stimulation mécanique. Mais il ne termine pas la démonstration, et laisse involontairement planer le doute sur le but de cette phrase : « ah oui, c’était agréable …». Et oublie de rappeler à haute et intelligible voix, que dans cette situation tellement impartageable qu’elle est difficile à verbaliser, les mots qui servent à donner vie aux souvenirs ne doivent pas être confondus avec les mots du plaisir sexuel, qui servent à désigner cette stimulation imposée. Ce serait comme confondre « toucher du satin dans un magasin de tissus» avec « frémir sous la caresse ». C’est oublier qu’en l’absence de souvenirs plus consistants, la sensation des doigts sur la peau est le fil ténu qui rattache à l’évènement. Le seul qui subsiste pour permettre d’y accéder. Et qu’il faut bien pouvoir évoquer sans aucune, surtout aucune, interprétation extérieure, et en tout cas pas celle de la stimulation mécanique.

Une violence s’ajoute donc au viol, celle d’interpréter l’intime, et cette interprétation vient se superposer au récit, le transforme. La victime, arrêtée dans son évocation, se retrouve devant l’hypothèse implicite qu’elle et « son » violeur forment symboliquement un couple, avec des responsabilités de part et d’autre. L’hypothèse peut sembler insupportable à tout un chacun quand la victime est un enfant, mais elle devient dangereusement acceptable par l’interlocuteur quand il s’agit de jeunes adolescent(e), et encore davantage quand on est adulte. Stimulation mécanique et plaisir se confondent douloureusement dans la projection que la victime peut faire de la pensée de son interlocuteur. Faut-il rappeler que la stimulation mécanique, si elle existe réellement dans certains cas, n’est pas systématique comme certains se plaisent à le penser ? Si cette sensation ne lui appartient pas, la suggérer peut être extrêmement pénible à la victime.

Celle-ci subit depuis longtemps déjà l’injonction au silence, pour éviter de déranger un ordre social imprégné de soumission. Elle est sur ses gardes, à juste raison au vu de son expérience. Pourquoi n’imaginerait-elle pas qu’on la tient pour consentante durant une fraction de seconde, même avec toutes les précautions oratoires qui consistent à insister sur le caractère mécanique de cette réaction ? Doit-elle accepter cette notion de « plaisir » comme partie intégrante, comme une zone d’ombre nécessaire qui diminuerait la violence de cette expérience, alors même que le « plaisir » mécanique parfois éprouvé est en soi-même un choc indicible ?

C’est qu’on voudrait que le violeur ne soit pas un monstre, et on a raison, car il n’est pas question de le confondre avec ses actes. Mais on se trompe de chemin, parce qu’en introduisant cette notion de stimulation mécanique quand la victime ne l’a pas mentionnée et encore moins éprouvée, on provoque le malentendu : on peut sembler la condamner elle, et l’absoudre, lui. Symboliquement, tout du moins.

En l’absence de précision, c’est à dire quand le raisonnement n’est pas mené à son terme de façon intelligible, il n’y a qu’un pas vers l’amalgame. Pourquoi la victime ne le ferait-elle pas, cet amalgame, puisqu’on le fait devant elle depuis si longtemps ? C’est évidemment une erreur d’interprétation en retour (du moins il faut l’espérer), mais il est trop tard désormais pour les explications, dans un moment où la victime est dans une évocation à fleur de peau, et où tout devient signifiant.

Il est donc essentiel de se retenir de parler à la place de la victime. Se retenir d’interpréter ce qu’elle vient de livrer. Ne pas extrapoler. Prendre le temps d’attendre les mots qu’elle a envie/besoin d’exprimer, de les confirmer par une reformulation légèrement interrogative, pour que les intentions de délicatesse ne se transforment pas en rouleau compresseur, confirmant malencontreusement par là ce que la victime avait bien compris : on théorise devant elle, on sait mieux qu’elle ce qu’elle a vécu.

* Le souvenir évoqué ici m’est personnel.

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