Bonjour tout le monde

Oui, tout le monde, car nous voilà désormais bien embarrassé(e)s pour saluer à la cantonade, depuis que l’écriture inclusive nous enjoint d’utiliser des formules moins discriminantes que Bonjour à tous. Si je suis les recommandations souvent contradictoires édictées par différents mouvements, il faut dire bonjour à tou(te)s, ou tou-te-s, ou encore tou.t.es, ce qui n’empêche pas que des casse-têtes orthographiques plus compliqués vont nous donner du fil à retordre pendant encore quelques années.

Comment prononcer ces formules ? Que dois-je écrire, sachant qu’il faut pouvoir lire à haute voix ? L’écrit est-il aussi destiné à être lu à haute voix y compris à ceux qui ne sont pas allés à l’école assez longtemps pour pouvoir décrypter l’écrit ? Ou est-il réservé à ceux qui sont parfaitement autonomes ?
C’est à dire, sommes nous destinés à rester seuls devant l’écrit, ou pouvons-nous le partager avec ceux qui ne lisent pas, mais peuvent écouter, réfléchir, commenter, discuter ? Ceux qui lisent et ceux qui ne lisent pas sont-ils destinés à se rencontrer ? Manifestement pas dans notre société où les instruits ne savent rien de ceux qui ont quitté l’école trop tôt, et les méprisent cordialement.
Ah, une société où ceux qui lisent iraient faire la lecture à la demande : les nouvelles, un billet d’humeur, un article de vulgarisation scientifique, une analyse politique, un ragot people ! Lire le journal pour ses voisins, sa grand-mère, ses amis !

Le français porte trop les stigmates d’une société rétrograde, c’est assez évident pour tout le monde, mais il faudrait faire table rase. Hmm. Je ne vois pas qu’en supprimant les guerres des livres d’histoire on puisse les empêcher d’avoir existé, ni que tronquer la réalité nous rende plus intelligents. Une réforme de l’écrit peut-elle s’imposer par le haut ? La censure peut-elle créer une société plus égalitaire ?

Il suffit d’aller écouter les allocutions de députées à l’assemblée nationale pour se persuader que les hommes politiques sont loin de respecter les valeurs dont ils se drapent pendant les campagnes électorales. Cela n’a pas généré de rassemblements indignés. Nous ne descendons pas tellement dans la rue pour réclamer l’égalité des salaires, et au premier coup de Trafalgar les femmes retournent sagement à la maison pour s’occuper des enfants (Allemagne, 2020-2021 : sauf quelques féministes, les femmes ont renoncé à leur travail pour s’occuper des enfants confinés, tandis que la majorité des hommes, mieux payés, continuaient à travailler). Et au passage, endossent une charge mentale accrue. Que les violences soient le fait à plus de 70 % des hommes dans toutes les catégories de crimes, ne nous a pas sauté au visage, car collectivement nous ne croyons pas vraiment pouvoir changer les choses. Que la crise sanitaire ait accentué les disparités entre hommes-femmes est un phénomène connu, mais au nom de l’intérêt collectif, les femmes se taisent. J’aime bien l’idée que par l’éducation on pourrait modifier des paradigmes, mais il faudra certainement bien plus que ça, car si l’écriture inclusive est tout ce que nous sommes capables d’inventer pour rétablir une égalité qui n’a jamais existé sinon en devenir, nous avons loupé le coche.

Pour ma part, je me vois bien utiliser le masculin comme un neutre : que le pluriel y ait absorbé le féminin ne me pose aucun problème. La préhistoire existe bien. Il aurait le mérite d’englober toutes les personnes non-binaires, et d’éviter les parenthèses qui enferment le féminin. Je me vois bien aussi apprendre de nouveaux suffixes, et pourquoi pas utiliser l’accord de proximité qui m’énerve tant, tellement il est illogique. Mais je n’imagine pas que nous puissions réformer nos rapports humains par l’orthographe seule. C’est supposer que le monde tourne autour de l’écrit, quand nous recourrons de plus en plus au pictogramme. C’est aussi et surtout, s’occuper de la forme plutôt que du fond.

Nous ne manquons pas de sujets clivants pour nous jeter des arguments à la tête en oubliant de nous écouter les un.e.s les autres. Aussi pour l’instant, je vais me donner le droit de continuer à utiliser ce que j’appelle le neutre, c’est tellement plus simple. Et même me l’approprier.

C’est peut-être bien pour ça aussi que la formule bonjour tout le monde me plaît tant.
J’y vois une similitude avec l’occitan « bonjour, brave monde », ou « adìu, brave monde », qui a le mérite de qualifier les personnes de braves, c’est à dire de belles âmes.

Un avis sur « Bonjour tout le monde »

  1. Jean François Revel en 1998 :

    Byzance tomba aux mains des Turcs tout en discutant du sexe des anges.

    Le français achèvera de se décomposer dans l’illettrisme pendant que nous discuterons du sexe des mots.

    La querelle actuelle découle de ce fait très simple qu’il n’existe pas en français de genre neutre comme en possèdent le grec, le latin et l’allemand. D’où ce résultat que, chez nous, quantité de noms, de fonctions, métiers et titres, sémantiquement neutres, sont grammaticalement féminins ou masculins. Leur genre n’a rien à voir avec le sexe de la personne qu’ils concernent, laquelle peut être un homme.

    Homme, d’ailleurs, s’emploie tantôt en valeur neutre, quand il signifie l’espèce humaine, tantôt en valeur masculine quand il désigne le mâle. Confondre les deux relève d’une incompétence qui condamne à l’embrouillamini sur la féminisation du vocabulaire. Un humain de sexe masculin peut fort bien être une recrue, une vedette, une canaille, une fripouille ou une andouille.

    De sexe féminin, il lui arrive d’être un mannequin, un tyran ou un génie. Le respect de la personne humaine est-il réservé aux femmes, et celui des droits de l’homme aux hommes ?

    Absurde!

    Ces féminins et masculins sont purement grammaticaux, nullement sexuels.

    Certains mots sont précédés d’articles féminins ou masculins sans que ces genres impliquent que les qualités, charges ou talents correspondants appartiennent à un sexe plutôt qu’à l’autre. On dit: «Madame de Sévigné est un grand écrivain» et «Rémy de Goumont est une plume brillante». On dit le garde des Sceaux, même quand c’est une femme, et la sentinelle, qui est presque toujours un homme.

    Tous ces termes sont, je le répète, sémantiquement neutres. Accoler à un substantif un article d’un genre opposé au sien ne le fait pas changer de sexe. Ce n’est qu’une banale faute d’accord.

    Certains substantifs se féminisent tout naturellement: une pianiste, avocate, chanteuse, directrice, actrice, papesse, doctoresse. Mais une dame ministresse, proviseuse, médecine, gardienne des Sceaux, officière ou commandeuse de la Légion d’Honneur contrevient soit à la clarté, soit à l’esthétique, sans que remarquer cet inconvénient puisse être imputé à l’antiféminisme. Un ambassadeur est un ambassadeur, même quand c’est une femme. Il est aussi une excellence, même quand c’est un homme. L’usage est le maître suprême.

    Une langue bouge de par le mariage de la logique et du tâtonnement, qu’accompagne en sourdine une mélodie originale. Le tout est fruit de la lenteur des siècles, non de l’opportunisme des politiques. L’Etat n’a aucune légitimité pour décider du vocabulaire et de la grammaire. Il tombe en outre dans l’abus de pouvoir quand il utilise l’école publique pour imposer ses oukases langagiers à toute une jeunesse.

    J’ai entendu objecter: «Vaugelas, au XVIIe siècle, n’a-t-il pas édicté des normes dans ses remarques sur la langue française ?». Certes. Mais Vaugelas n’était pas ministre. Ce n’était qu’un auteur, dont chacun était libre de suivre ou non les avis. Il n’avait pas les moyens d’imposer ses lubies aux enfants. Il n’était pas Richelieu, lequel n’a jamais tranché personnellement de questions de langues.

    Si notre gouvernement veut servir le français, il ferait mieux de veiller d’abord à ce qu’on l’enseigne en classe, ensuite à ce que l’audiovisuel public, placé sous sa coupe, n’accumule pas à longueur de soirées les faux sens, solécismes, impropriétés, barbarismes et cuirs qui, pénétrant dans le crâne des gosses, achèvent de rendre impossible la tâche des enseignants. La société française a progressé vers l’égalité des sexes dans tous les métiers, sauf le métier politique. Les coupables de cette honte croient s’amnistier (ils en ont l’habitude) en torturant la grammaire.

    Ils ont trouvé le sésame démagogique de cette opération magique: faire avancer le féminin faute d’avoir fait avancer les femmes.

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