Dispersion

Une question me travaille en tâche de fond : les personnes hyperactives (au sens de très actives), sont elles dans la fuite ?

Le terme est commode, je l’emploie souvent pour mon propre compte (principalement quand je bats ma coulpe, à vrai dire).

Mais il me semble être trop imprécis, et décidément très jugeant. Car l’hyperactivité est considérée uniquement sous l’angle de la production et du résultat :

  • Si l’ensemble des activités est perçu comme un tout cohérent, logique, avec une production acceptable, aboutie, réussie, consacrée par des diplômes, alors c’est l’œuvre d’une vie, on est admiré, envié. On est doué.
  • Si l’activité semble erratique, hasardeuse, inopportune, trop décalée dans le temps (à l’échelle de plus d’une vie ou d’une personne) ou par rapport aux normes sociales, alors ce processus de découverte/essais/abandons successifs est vu comme déconnecté du principe de réalité, une coupable dispersion. Au fil du temps, s’il est systématique, on le qualifie de dispersion, de dilettantisme, voire de fuite en avant. Ce qui implique qu’il est sans espoir (on court devant le temps qui passe, devant la mort). Fuite et dispersions sont génératrices de frustrations. Mais peut-être en avez-vous besoin pour vous rassurer (de quoi ?), pour vous sentir vivant (la joie de vivre n’est pas votre fort, sinon vous ne courriez pas comme ça, si ?). C’est pathologique : insatisfaction chronique, perfectionnisme, donc procrastination. Ou au moins une légèreté coupable : vous vous foutez un peu du monde, on ne peut pas compter sur vous. Bref, ce n’est pas très bon pour l’amour de soi.

Il est bien difficile de partager l’intense satisfaction à éprouver un processus tout entier, parce que c’est bien lui qu’on recherche (survoler, c’est comprendre). Alors on vous propose d’être raisonnable, de vous consacrer à une seule activité, un seul instrument, un seul sujet d’étude, vous spécialiser. Rétrécir vos centres d’intérêt en quelque sorte. Si ça ne marche pas, on déplore une incapacité à prendre en compte les conseils prodigués, un refus d’accepter la réalité. Et on vous propose la stratégie opposée : faire avec les autres. C’est vous supposer compétent sur le plan social, ou capable de faire au moins alliance sur des objectifs communs, ou bien encore à l’aise dans les tâches répétitives, spécialisées. Or, après la phase de démarrage vient celle de la vitesse de croisière puis de l’entretien et la pérennisation. Plus de découverte, plus d’aventure (la seule chose à même de vous sortir de l’apathie, pourtant). Le début de l’ennui, parce que tout est prévisible. Vous aimez jouer solo, et ce n’est pas très valorisé : manque de pragmatisme, tendance à la présomption … D’où la sempiternelle impression qu’on ne fait (presque) jamais rien comme les autres.

Cette ambivalence du regard extérieur n’aide pas à se positionner, quand on fonctionne comme ça depuis toujours (que ce soit visible depuis l’enfance ou se révèle à l’âge adulte). Pire, elle constitue un jugement positif/négatif en dehors duquel il est de plus en plus difficile d’exister, et qui impose une réussite systématique. Donc une permanence, un renforcement du phénomène.

Où trouver une cohérence à l’ensemble pour s’apaiser avec ça ? Est-il possible de faire entrevoir son monde intérieur ?

Le très à la mode Accepter qui on est, me paraît une injonction difficile à suivre, sinon on n’en serait pas là. Je préfère chercher des compromis acceptables, par exemple faire le choix du non-fini qui objectivement, est tout sauf un échec, si on se place dans une autre optique que la preuve par le résultat. Je passe par un préalable obligé tout de même, si je ne veux pas être dans l’insatisfaction permanente : faire la liste de tout ce que j’ai envie de faire, et supprimer les trucs vraiment impossible à réaliser (qui demandent de longues années devant soi, des trésors d’énergie, des moyens et un réseau conséquents). Quand le tri est fait, je n’ai rien résolu concernant le renoncement. Mais je peux contempler la liste expurgée, et jouir de tout ce qui reste : j’ai le choix ! Continuer à papillonner, si tel est mon bon plaisir. Commencer ceci, le finir quand j’aurai le temps. Commencer cela, et m’y plonger plusieurs jours d’affilée. Retrouver un truc à finir (depuis le temps j’ai oublié comment. Réapprendre). Faire comme les tricoteurs, qui ont toujours plusieurs ouvrages en cours. Continuer à acheter du fil qu’on tricotera un jour, ou des livres qu’on n’aura (peut-être) pas le temps de lire. Il y a une intense satisfaction à se dire que le grenier est bien rempli, et par nos soins. C’est certes un comportement archaïque, mais il n’est déviant que la plupart du temps (parfois, il se révèle tout à fait opportun).

J’ai souvenir d’un homme très déprimé : lui et sa compagne avaient amassé des livres durant toute leur vie professionnelle, dans le projet de se mettre vraiment à lire une fois à la retraite. A ce moment, elle perd la vue, et s’enfonce dans la dépression. Il lui fait la lecture, elle ne le supporte plus et ne trouve plus goût à rien, il se désespère de ne pouvoir lui rendre la vie plus facile. Longtemps j’ai cru qu’en effet, avoir tous ces livres devait être une torture, un rappel permanent de ce que leur projet ne signifiait plus rien. Aujourd’hui je commence à penser que les livres en eux-mêmes n’étaient pas le problème, juste sa mise en évidence : ils n’avaient jamais imaginé autre chose que la lecture pour pouvoir finir leur vie ensemble.

Les livres ça se donne, ça se vend, ça se jette. Ce à quoi il est difficile de renoncer, c’est le rêve qu’on a construit, ou plutôt la projection d’une vie rêvée. Et ce qu’il est douloureux d’apercevoir, c’est qu’on a confondu projet de vie et projet d’action. J’aime à penser qu’il est aussi question du temps qu’on se donne pour peaufiner son projet de vie, et que tant qu’on vit, on peut encore ajuster le tir.

Est-ce depuis ce temps que j’ai envie de griller mes cartouches ? Se casser la figure parfois. Aller se plaindre, s’entendre dire qu’on l’a bien cherché. Se relever, si on peut. Et au diable la positive attitude, la zénitude et tous les mots en tude. La pirouette me permet d’arrêter là la réflexion pour aujourd’hui, mais la question est bien compliquée, et en vrai je me sens un peu bête, en tout cas incapable d’y répondre de façon plus complète.

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