Des rencontres qui comptent

En tant que super procrastinatrice, je regarde plein de vidéos ou lis volontiers un tas d’articles avant d’entamer à peu près n’importe quel nouveau projet. Et bien sûr, cela entraîne l’abonnement à un certain nombre de blogs.

Entre autres je lis le blog de QueerJoe, as du tricot, et activiste tranquille du mouvement LGBT. C’est ainsi qu’on apprend, au passage, qud dans l’état de New York a lieu tous les ans le Men’s Knitting Retreat. Dans chacun de ses articles on trouve et l’humeur du jour, et l’avancement des travaux en cours. Aujourd’hui, en interaction avec ses lecteurs, il demande : « Who is the most famous person with whom you’ve spoken ? ». Attention, précise-t-il, il ne s’agit pas juste d’un VIP aperçu dans un restau, mais d’une vraie conversation avec une personne connue.

Je me prête au jeu, et bam, me voilà en train de raconter ma rencontre avec Danielle Mitterand. Bizarre. En quoi serait-elle plus importante que d’autres rencontres ? Pourquoi elle ? Or Joe ne demande pas si cette rencontre a été importante, mais quelle est la personne la plus connue avec qui on ait parlé. Voilà qui réactive la question que je me suis toujours posée depuis : pourquoi est-ce si important pour moi d’avoir parlé à quelqu’un de connu, et précisément à elle ? Serait-ce parce que cela me donne une importance ? Mais c’est un peu court. Serait-ce plutôt parce que nous continuons à nous construire au long de la vie, et que nous aimons nous identifier à des figures tutélaires ? Je crois connaitre la réponse, au fond, mais j’ai d’abord envie de raconter.

En août 1999, à Salvagnac, 90 personnes environ participent à la rencontre annuelle des SEL. Le séminaire a lieu dans une belle propriété au milieu des bois, et dure une semaine. On nous dit que Danielle Mitterand pourrait venir. Pour certains d’entre nous, c’est une femme très engagée à gauche, une passionaria droite dans ses bottes, qui n’hésite pas à militer pour les droits de l’Homme là où même elle est menacée de mort. Pour ses détracteurs, c’est une femme de président gâtée qui joue à la révolutionnaire grâce aux ors de la république.

Dans les SEL à ce moment là, on est une joyeuse bande d’écolos gauchistes pour une bonne partie d’entre nous. Mais certains sont de droite, modérés pragmatiques. D’autres sont des anars résolus qui lèvent le point dans les débats. Tous rêvent d’un monde qui tournerait un peu mieux. Et en particulier grâce à une monnaie sinon alternative, du moins complémentaire.

Ce jour-là il y a quelque chose d’un peu étrange, des hélicoptères dans le ciel, des types en uniforme bleu marine dans les bois. Et sous le barnum blanc près de la maison, où doit se dérouler une réunion un peu plus tard, deux personnes discutent un peu à l’écart. Dame. C’est elle. Je demande si je peux participer. Elle m’y invite. Avec elle, c’est Paul Quillès, ancien ministre et président de la commission de la défense nationale. Elle lui dit : as-tu lu la documentation que je t’ai envoyée sur les SEL ? Lui : euh, oui, peut-être … Elle : Paul, tu te moques de moi. Mais tu devrais t’intéresser, tu passes à côté de quelque chose.

D’autres personnes s’approchent, et un quart d’heure après nous sommes une vingtaine assis là à débattre des avantages d’un système monétaire complémentaire. Pour nous SEListes, c’est un plaisir d’entendre des gens dire comment se frotter les uns aux autres, échanger des idées sans souci de viabilité économique, a pu générer des projets individuels et collectifs. Bien sûr Paul Quillès se fout pas mal du SEL, et s’il écoute, c’est qu’il est poli, et qu’on est dans son fief. Accessoirement il y a peut-être une curiosité d’entomologiste pour les hurluberlus que nous sommes. Danielle Mitterand, elle, est enthousiaste.

Au repas de midi je suis assise en face d’elle, nous poursuivons notre conversation. Je la trouve étrangement détachée des contingences quotidiennes, engagée à défendre partout son idéal, et à mettre en cohérence ses idées et ses actes. Elle est là, et ailleurs en même temps. C’est qu’elle est assez protégée et à la fois très exposée, ce qui doit donner des sensations assez difficiles à imaginer pour le citoyen ordinaire. Sa secrétaire raconte comment tous les jours elle sort du courrier les menaces de mort pour lui éviter tout stress supplémentaire. Mais ce jour là, par exemple, Danielle Mitterand refuse toute protection rapprochée sur le site du séminaire. Certains l’appellent Danielle, c’est un peu surréaliste et artificiel, mais sa simplicité nous touche tous. De mon côté, je reste scotchée par son refus de tout compromis idéologique, et même une sorte de rage intérieure, une impatience à agir.

L’année d’après, elle me fait envoyer des fleurs pour mon mariage. Elle demande un article pour la revue de la fondation France-Libertés (aujourd’hui je suis assez soulagée que ce texte sûrement assez creux se soit perdu dans des caisses au grenier). A cette occasion j’apprends que la fondation est financée par la vente des cadeaux qu’elle a reçus durant la présidence de son époux et par ses deniers propres, et que c’est un puit sans fond. Enfin quelques années plus tard, lors d’une rencontre des SEL à Libourne, elle fend la petite foule présente pour venir me saluer, et connait encore mon nom. Nous ne nous connaissons quasiment pas, et pourtant je suis très émue.

Peu de temps avant sa mort, elle fait les choux gras de la presse de droite avec son amour pour Che Gevara et Fidel Castro, qu’on attribue à une sénilité avancée. Je crois plutôt qu’elle est résolue, dans ce moment, à dire sa foi en la révolution sans y mettre les formes, parce que le temps lui est compté.

L’autre rencontre que je relate sur le blog de QueerJoe, c’est avec Patti Smith, celle qu’on a dit junkie quand elle ne l’était pas, qu’on a dite finie dans les années 80, et qui chante toujours, à 74 ans, avec la même énergie qu’à ses 20 ans.

Le regard échangé avec Patti Smith, donc. D’accord, « c’est pas de jeu », nous ne nous sommes pas parlé. L’année d’avant le covid, quand il y avait des festivals, nous étions à Musicalarue. Patti Smith est programmée, et bon sang, il reste des places ! Ni une ni deux, j’achète des billets et je me souviens d’avoir sauté de joie (m’enfin Marie-Hélène, à ton âge …). Ben oui mais que voulez-vous, Patti Smith, ce sont mes 18 ans, et les 33t achetés avec des pièces de 20 centimes ou recopiés sur des cassettes. Rien compris aux paroles, rien su alors de sa poésie, mais l’énergie et la rage de cette rock star sombre et décalée m’ont littéralement portée vers l’âge adulte. Nous attendons depuis plusieurs heures sous un soleil de plomb, pour être près de la scène. La voilà, elle arrive. Certes plus tranquille, mais la même voix, la même énergie, la même inspiration. Son répertoire reste le même, mais elle prononce chaque mot comme si elle le chantait, chaque fois, pour la première fois. Elle s’amuse des mouvements de la foule, j’ai envie de dire « elle ne boude pas notre plaisir ». Tout d’un coup, juché sur les épaules de son père, un enfant se sent mal, il fait trop chaud. Alors elle s’interrompt et harrangue le public : People, don’t make your children sick for the fucking rockn’roll ! Give them water ! Elle réclame des bouteilles, et s’accroupit au bord de la scène pour les distribuer. Une fraction de seconde, elle croise mon regard, sourit en retour.

Quoi de commun entre ces deux femmes, entre les émotions que je ressens à les rencontrer même de façon furtive ? Il me semble qu’on trouve chez elles le même choix résolu qui confine au sacerdoce, de n’accepter aucun maquillage, aucune compromission, pour pouvoir suivre le chemin auxquelles elles sont appelées. Alors certes elles en ont les moyens, mais justement, quand on est bien doté, il est facile de se perdre.

Bien sûr j’ai choisi ces deux souvenirs à cause de la consigne de départ : « avec qui de connu nous avons conversé ». Plus largement, quand on parle de rencontres importantes, nous avons presque tous des références précieuses à invoquer pour nous inspirer. J’aurais pu parler de mes parents, de certains amis femmes et hommes, ou d’une rencontre de quelques minutes avec un.e inconnu.e au coin d’un rayon de supermarché. Quel est leur point commun ? En ce qui me concerne, c’est la sensation toujours renouvelée (et peu importe qu’elle n’appartienne qu’à moi seule), que la règle du jeu, comme son issue, leur est connue : ne se berçant d’aucune illusion (en témoigne la légère tristesse dans leur sourire), ces personnes font du beau avec tout, persistent, et signent.

Merci à QueerJoe pour ce petit exercice !

PS : vous me m’en voudrez pas de partager quelques liens en libre service …

A propos de Danielle Mitterand

A propos de Patti Smith : comme on le voit j’ai l’admiration un peu compulsive …

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