Vaccins, ce que ça nous dit

En ce qui me concerne, vivant en zone rurale, je suis rarement dans la foule. Nous nous sommes donc confinés en 2020 sans trop d’inconvénients. Ensuite nous n’avons pas repris toutes nos activités extérieures : la nature ayant horreur du vide, nous avons occupé nos vies différemment, c’est à dire davantage dans la sphère privée. La rencontre s’est faite plus intime, plus interpersonnelle, et souvent moins superficielle. Je dois avouer que la dimension « mondaine » ne m’a pas manqué.

Ces derniers j’ai cessé de répondre sur FB aux commentaires désobligeants traitant de moutons ceux qui s’étaient fait vacciner. Il faut dire qu’ils ne lésinent pas sur les clichés pour catégoriser ceux qui ne sont pas d’accord avec eux. Je ne sais pas ce qui m’agace le plus : que nous soyons tous réduits à des catégories déshumanisées, ou que la majorité se fasse silencieuse parce qu’elle a peur des retours dans de vindicatives et stériles parties de ping pong, sans autre objet que l’affrontement.

On sait d’une part que la contamination par quelqu’un de vacciné est possible à tout moment, ce n’est donc plus vraiment pour protéger ma mère de 82 ans par exemple que j’ai accepté ce vaccin, alors que c’était ma première motivation au début. D’autre part, que le vaccin ne nous protègera pas de nouveaux variants qui sont déjà là, sauf de formes graves de la maladie. Enfin, que toute vaccination comporte des risques. Celle-ci particulièrement apporte son lot d’incertitudes : on n’avait jamais conçu un vaccin en aussi peu de temps.

Je me suis fait vacciner pour barrer la route à la multiplication de nouveaux variants contre lesquels on ne pourra plus rien du tout, dans l’espoir de protéger le plus grand nombre possible. Parce que non, le « après moi le déluge » n’est pas acceptable.

Pour conserver notre dignité à l’échelle collective, nous ne pouvons pas considérer les nombreux morts comme un simple effet collatéral. Je ne suis pas indifférente aux douloureuses et durables séquelles de ceux qui ont subi la réanimation. Non plus qu’au syndrome de fatigue chronique qui cloue les gens dans leur lit parfois pour des années, sans perspective d’amélioration. Le sort des personnes les plus fragiles m’importe (parfois je me demande comment nous pouvons encore conserver l’illusion que le plus fragile, ce n’est jamais nous). Et je suis profondément heurtée par les discours sélectifs qui considèrent que les vieux n’ont qu’à laisser la place : au nom de quoi une catégorie d’âge aurait la préséance ? Le jeunisme comme l’âgisme n’ont pas leur place dans une société solidaire, et en 2020, on l’a bien vu, la population a commencé à catégoriser sur des critères de rentabilité pour exprimer son choix de priorités pour les soins, pour les mesures de protection. On a commencé par crier au loup parce que les vieux n’étaient pas assez protégés, puis parce que les enfants étaient masqués et que les jeunes devaient se passer de faire la fête, et tant pis pour les vieux. Je ne parle pas là de l’utilité de ces mesures, mais de notre solidarité à géométrie variable, qui me pose franchement problème.

Une politique de santé publique devrait être évaluée sur une échelle de temps, or nous sommes dans la tourmente, incapables d’anticiper comme de prendre de la distance. Elle est presque toujours considérée comme ratée à court terme parce qu’on fait de la prospective avec des éléments évolutifs, et qu’on fait donc des choix aveugles. Elle est parfois réussie à grande échelle et à long terme, une fois éliminés (ou oubliés) les très nombreux inconvénients circonstanciels (qui en deviennent anecdotiques a posteriori) et individuels.

Bien sûr, que tout plan d’action pose de nombreuses questions sur l’édiction et l’application de lois et décrets, et donc sur l’exercice de la démocratie !
Or je ne veux pas confondre privation de libertés fondamentales avec contraintes circonstanciées. Car la limitation de nos libertés ne date pas d’hier et se précise ces dernières années : à partir d’un centre de traitement statistique, on retrouve facilement n’importe quel quidam à partir de 5 données complètement anonymisées. Voilà qui donne le vertige : jeter notre portable dans le premier fossé ne nous rendra pas invisibles, pas plus que de renoncer aux objets connectés dont le Linky, ou de se passer de voiture.

Les algorythmes régissent nos vies désormais, choisissant pour nous nos orientations scolaires, nos lieux de travail, nos modes de relation, et nous nous y sommes si vite habitués … La police a toujours fait ce qu’elle a voulu dans la rue, nous ne nous sentions pas concernés, parce que la plupart d’entre nous était du bon côté du manche.

Qui est descendu dans la rue pour défendre les roms chassés de leurs campements de fortune par tous les temps ? Qui est allé aider les délogés de Calais, trainant leurs maigres affaires sous la pluie, leurs cabanes détruites par les tracto-pelles ? Qui agit pour qu’on permette aux réfugiés d’accoster en vie sur les rives de la Méditerrannée, et d’être accueillis dans des conditions décentes ? Les pétitions en ligne ont-elles encore un effet déterminant ? Suffisent-elles pour changer les choses ?

Dans la sphère plus intime, qui s’est opposé à l’utilisation de ses données sur FB, Twitter, Google, Microsoft, en se passant par exemple des réseaux sociaux, sans parler des opérateurs téléphoniques qui nous suivent à la trace ?

Nous sommes déjà fichés. On peut nous contraindre quand on veut. Nous aimions l’ignorer. Cette fois cela nous rattrappe dans la vie quotidienne, et nous ne supportons pas qu’on nous le dise. Nous regrettons la démocratie parce que nous y avions déjà renoncé, et que nous la confondons avec l’absence de contraintes. Je gage que c’est la honte de cette prise de conscience qui nous fait réagir avec autant de virulence en criant « Liberté » alors que nous pensons «Rendez-nous nos illusions».

Dans tous les cas je veux pouvoir dire mon choix, sans que cela implique le rejet systématique des options différentes que prend mon vis-à-vis. Plus encore que la démocratie, il s’agit de notre capacité à nous considérer collectivement comme des humains libres de penser : c’est ainsi que se construit la démocratie en premier lieu, c’est dans notre accueil de l’autre (y compris moi) qu’elle se trouve.

4 commentaires sur « Vaccins, ce que ça nous dit »

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