Question de respect ?

« C’est une question de respect de soi ». Parmi les expressions qui me mettent mal à l’aise, celle-ci tient son rang : elle est assez chargée en implicite pour qu’on s’y intéresse 1.

Quelques exemples :

« Se laver, se changer tous les jours, c’est une question de respect de soi ».
On suppose que le sujet a les moyens de se changer tous les jours. Or certains d’entre nous vivent avec très peu de vêtements, par manque de moyens, ou par choix philosophique. Si l’on est pauvre, on perd donc en dignité. Si on est handicapé aussi : le manque de mobilité redéfinit les priorités et incite à laisser tomber toute aide extérieure qui supposerait une demande, une attente, une réponse peut-être peu amène, une exécution pas toujours adéquate. Vous pouvez aussi être déprimé, fatigué. Pour d’autres, la toilette est une contrainte psychologique importante. Certaines personnes avec autisme supportent mal la toilette. Le contact du corps avec l’eau, avec un gant, avec ses propres mains, n’est pas vécu de la même manière chez tout le monde.
On suppose aussi que la norme est la même pour tous. Pour vous c’est une douche par jour, votre voisin s’est fixé d’y passer une fois par semaine, et votre cousine se sent mal si elle n’y va pas trois fois par jour. C’est que nous ne sommes sensibles de la même manière, ni à la notion d’hygiène, ni à la quantité d’eau dépensée.
La nudité est aussi vécue différemment selon la culture. Devoir ne pas découvrir son corps suppose qu’on se lave avec des gestes différents, dans un ordre déterminé.

« Ne pas se laisser faire, c’est une question de respect de soi ».
Que dire :
– de la personne sous influence de son conjoint(e) ? Doit-elle se sentir coupable de n’avoir pas réagi plus tôt, ou de ne pas partir maintenant que les conditions de vie commune sont devenues difficilement supportables ? Non, vous me direz. Et pourtant, la formule sous-entend une certaine complaisance, voire une complicité.
– du salarié qui n’ose plus demander de meilleures conditions de travail ?
– du praticien qui connaît les enjeux de la bienveillance ?

« Faire payer un service son juste prix, c’est une question de respect de soi »
C’est ce qu’on lit assez souvent dans des propositions de coaching (apprenez à vendre vos services, faites-vous respecter, augmentez votre clientèle, etc).
La tendance est au « ne faisons pas de complexe, un service vaut son prix ». Ou bien « tout travail mérite salaire ». Ou encore « halte aux complexes devant l’argent ». C’est oublier bien vite que selon l’endroit où on est installé, le niveau de vie moyen peut varier considérablement. Quand on sait que la majorité des travailleurs du secteur primaire gagnent environ 8€/h, et que l’ubérisation ravage tous les secteurs, l’argument ne tient plus. Bien entendu, si avoir investi dans une formation coûteuse (souvent sur ses fonds propres) impose de revenir sur son investissement, le tarif est en conséquence. Je me pose donc la question : pourquoi fais-je ce métier ? Ai-je envie d’apporter quelque chose au plus grand nombre possible, ou vais-je sélectionner ma clientèle par l’argent ?

« Aller manifester, c’est une question de respect de soi ». Avec cette injonction, on est dans la manipulation : si tu ne fais pas comme moi, tu ne te respectes même pas toi-même. Bien entendu, vous pouvez remplacer « aller manifester » par ce que vous voulez : aller voter, ne pas voter, travailler, ne pas travailler, etc.

« C’est une question de respect » sous-entend donc un jugement de valeur. Quel que soit l’exemple, cette affirmation reste vraie : si on se laisse faire, c’est qu’on est trop complaisant (trop bon trop con); si le corps n’est pas apprêté, c’est qu’on se laisse aller. Si on obéit, c’est qu’on est trop con ou trop faible.

En ce qui concerne le respect de soi, la place où mettre le curseur est une affaire strictement personnelle (et même intime). Cette expression, comme la sacro-sainte « estime de soi », risque fort de disparaître de mon vocabulaire. Je ne sais fichtre pas par quoi la remplacer.
Selon les circonstances et les enjeux, nous sommes plus ou moins enclins à céder sur ce qui nous tient à coeur, et c’est ce que je retiens : il n’y a rien de plus de volatil. Par conséquent, la limite acceptable pour protéger sa propre intégrité physique et/ou psychologique, reste à négocier au jour le jour. Si respect il y a, c’est moins l’évaluation de la valeur que nous nous attribuons, que la reconnaissance d’une égalité de principe avec nos interlocuteurs.

1 Merci à Elise pour l’incitation à y réfléchir.

Un avis sur « Question de respect ? »

  1. merci Marie, voilà de quoi méditer
    Ce qui me vient c’est qu’il est bien difficile de savoir entendre, voir, reconnaître, ce qui est bon pour soi et seulement soi à l’instant de cette nécessaire reconnaissante, Je me dis qu’il s’agit peut-être d’apprendre à se saisir de la volatilité, de l’impermanence dont tu parles, pour s’en faire des amies, fines mouches pour notre respect intérieur. Peut-être que se respecter c’est tout simplement s’accepter – simple mais pas facile, au regard de tout ce dont tu parles dans tes articles, c’est-à dire de ce qui est à vivre dans les relations aux autres et à soi -, Bon, ça fait un peu cul-cul la praline dit comme ça mais si on entre dans les mots, je crois qu’il y a beaucoup à apprendre.
    Je t’embrasse, à bientôt.

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