Généraliser

« Dés qu’on généralise on est sûr d’être dans le faux ». Cette maxime est devenue mon mot d’ordre quotidien. J’aurais pu dire « J’aime les gens qui doutent », c’est plus joli, et c’est aussi mon quotidien. Mais c’est un peu court pour expliquer. Et cela exclut ceux qui ne doutent pas, et que j’espère pouvoir rencontrer aussi.

Comme toujours dans une situation gênante (réduction d’un individu, emploi d’un mot discriminant), j’essaie d’ordonner les images et les idées qui m’arrivent à cette évocation. Et justement cette semaine, j’ai été gâtée en poncifs généralisants, dans la même soirée !

On généralise à différents niveaux, qui ressortent d’un unique phénomène :

  • un individu : généraliser un fait, une action, à la réalité toute entière d’une personne. Il arrive TOUJOURS en retard. Il n’a pas de pot DANS LA VIE. Tu ne comprends JAMAIS rien. Ce client est mal habillé : c’est un cassos, et désormais il ne sera vu que sous cet angle. Que le type soit un ancien prof de fac ou un écrivain renommé, et tous de s’applatir devant lui. Autre exemple : qui est cette bonne femme aux cheveux blancs, mal habillée, qui chante dans la rue ? Eh bien c’est Patti Smith, descendue de son appartement pour chanter avec les passants.
  • Une catégorie sociale/économique/culturelle : « ce sont TOUS des voleurs de poule ». « Avec LES écolos on peut pas discuter ». « LES chasseurs SONT DES bouchers ». « BEAUCOUP DE chômeurs SONT DES fainéants ».
    Alors bien sûr nous avons déjà une nette tendance à généraliser, mais les statistiques justifient de la renforcer sans aucun état d’âme. Et chacun d’appuyer avec des chiffres quand il en a, avec ceux des autres, le plus souvent non vérifiés. Car la plupart du temps, les études d’où sortent ces mêmes chiffres, sont tronquées des éléments de contexte, et réutilisées pour manipuler la pensée d’autrui. Je me garde bien désormais d’invoquer la « réalité scientifique ». Je ne suis pas scientifique, je ne peux citer des chiffres, car je ne peux les replacer dans un contexte autrement plus complexe que ce que mes facultés cognitives peuvent appréhender. Et aussi parce que même si une vérité historique a besoin du temps long, cela ne suffit pas à en faire une réalité intangible et monolithique.
  • Un particularisme dit pathologique : « LES aveugles entendent mieux ». Il y a bien d’autres exemples plus actuels, j’y viens plus bas pour ne pas me répéter.
  • Des faits historiques isolés qu’on généralise à l’ensemble de l’humanité, pour justifier un ordre politique. « L’homme est un loup pour l’homme ». « Le chinois est intelligent/rusé ». « Un travail d’arabe ».
    Une organisation sociale inégalitaire : « normal, il faut être réaliste, on n’a rien sans rien ». Ou bien : « les gens, si tu les paies plus, ils font plus rien ».
    Plus largement, c’est le récit de l’humanité toute entière qu’on réécrit. Les populations non industrialisées sont observées de l’oeil de l’homme dit moderne. (« La colonisation démontre bien notre supériorité ») Et assimilées à l’homme préhistorique, pour former un homme premier réduit à des pratiques rétrogrades, ou au contraire idéalisé dans son organisation politique, comme l’archétype de l’homme naturel à l’innocence préservée : « L’homme préhistorique était curieux/ouvert/féministe/généreux ».
  • Le sort : le destin, la loi de l’emmerdement maximum. « Il n’y a qu’à regarder les animaux, c’est la nature ». Nature, mise à toutes les sauces, invoquée dans toutes les idéologies mécanistes !

Il est assez courant de généraliser par

  • Simplification, facilité intellectuelle : c’est compliqué, au quotidien, de sans cesse considérer les tenants et les aboutissants. Long, fatiguant. Les autistes se sentent un peu seuls avec cette tendance à tout décortiquer, qu’ils subissent assez souvent. Les réduire à ce comportement serait généralisateur, mais le refuser aux « neurotypiques » le serait tout autant. Et pourtant dans les réseaux sociaux consacrés aux TSA (Troubles du Spectre Autistique), la distinction avec les personnes neurotypiques sert de levier, de justification, de consolation. Le neurotypique devient repoussoir. Dans cette veine, et puisqu’à titre individuel on ne se reconnaît pas très longtemps dans ces généralités, on catégorise toujours plus. C’est que la généralisation a un pendant indissociable : la spécialisation. Par exemple si on a un TDA (Trouble de l’attention), mais qu’on est lent, on ne se peut plus vraiment se reconnaître dans la description de l’hyperactivité (TDAH). Alors on spécialise encore davantage, on ajoute l’hypoactivité. Catégorie dans laquelle je me reconnais bien volontiers. Mais est-ce bien raisonnable de me caractériser ainsi ? Les cas particuliers deviennent innombrables, mais bénéficient d’un traitement général(iste), parce que nous sommes à l’ère de la gestion de masse. Souffrance à tous les étages.
  • Manipulation :
    • dans la conversation, c’est un effet de rhétorique facile, mais cette fois parce qu’on poursuit un but. Convaincre l’autre, le réduire à ses vues, lui faire avaler une opinion qui sert avant tout l’interêt du locuteur. Fréquente dans la conversation interpersonnelle,
    • cette manipulation est quasi-systématique collectivement. L’alignement de tout un groupe avec l’opinion d’une personne en position de force, produit en miroir une généralisation sans aucun argument théorique ni preuve tangible, mais qui, entretemps, a acquis la force du groupe : nous pensons tous pareil, donc nous avons raison. La généralité est devenue sens commun, partie d’un micro-paradigme, elle a fait société. Exemple tout récent, donc, vécu en réunion associative, pas plus tard qu’avant-hier soir (et je vous jure que c’est vrai) : « Messieurs, vous savez qu’avec les femmes il faut se méfier. En cas de conflit elles sont redoutables ». Sous-entendu : « les femmes sont non seulement incontrôlables, mais aussi retorses, et ne reculent devant rien pour arriver à leurs fins ». Affirmations énoncées d’ailleurs plus loin et à haute voix dans le même discours, par une personne ayant autorité sur le groupe en sa qualité de président d’une fédération. La présence de trois femmes dans l’assistance, aux premiers rangs et donc face à lui, n’a pas gêné l’orateur. Eh oui, parce que traditionnellement, elles sont femmes de. Manque de chance, ce soir là, elles sont soit représentantes de l’association, soit une figure majeure apportant une aide logistique essentielle. Le discours de l’orateur ne se nuance, finalement, que lorsque cette réalité lui est imposée par le vote. Il faut donc développer, quand on fait partie d’une catégorie discriminée, une patience, une anticipation, des stratégies, qui semblent justifier le discours discriminant : les qualités nécessaires à la survie y deviennent de la rancune, de la rumination, de la fourberie, de l’agressivité. La boucle est donc bouclée.

Devant ce magma de généralisations « dolorigènes » qui sont toujours des réductions de l’être humain à des caractéristiques fixes et limitantes, on pourrait dire que je noircis le tableau. Et pourtant il suffit d’aller lire les commentaires dans les réseaux sociaux, et fréquenter des cercles un peu différents de nos préférences idéologiques, pour y voir ce que nous voudrions ignorer. En ce qui me concerne je ne vois qu’une conduite à tenir : le doute permanent, c’est à dire l’acceptation de l’inconfort.

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