La voix qui te parle

La conversation intérieure, donc avec soi-même, commence tôt. J’entends aujourd’hui (Linguistique intérieure : qui me parle sur France Culture) qu’elle est essentielle à l’apprentissage du langage, et nous accompagne du début à la fin de la vie. Qu’elle est aussi liée à des mouvements physiques précurseurs de la parole, lors même des ruminations.

Ma voix intérieure est bavarde : autant dire que la pensée est immédiatement traduite en parole elle-même transposée en sons, même inaudibles, car les muscles sont pas besoin de se mettre en branle pour que la pensée se fasse parole.

Jusque là pas de souci, il s’agit de ma voix, et tant qu’il ne s’agit pas de ruminations envahissantes, personne n’y trouve à redire. Si encore j’entends des voix aimées de personnes disparues, c’est une façon de les ramener à moi, comme une réminiscence. C’est un souvenir qu’on appelle, tout comme les images de silhouettes ou de visages, qui ont impressionné une pellicule photo.

Mais je suis toujours interrogée par la propension à parler de pathologie, dès qu’un patient évoque ses voix. A quel moment entendre des voix comment-il à devenir « pathologique » ? Quand elles sont plusieurs, quand il s’agit d’une autre voix que la sienne ? Quand elle se fait menaçante ?

Il faudrait pouvoir comprendre, or nous sommes incapables de traduire la parole d’autrui en réalité pour nous imaginable, car c’est une expérience bien difficile à partager : chacun exprime cette réalité intime de façon différente, et bien souvent, se censure dans cette expression, choisissant un vocabulaire acceptable pour celui qui le scrute, à la maison ou dans un cabinet de consultation.

Si j’entends la voix de quelqu’un d’autre, ou de plusieurs autres, alors je suis immédiatement catalogué(e). C’est en général, sans aucune nuance, une étiquette quasiment définitive, puisqu’on considère que sans traitement, un schizophrène ne peut guérir. Et en effet, il y a de quoi être inquiet, quand une voix vous commande de traverser un mur avec votre voiture, ou de prendre l’autoroute à contresens. On aimerait pouvoir s’interposer en temps utiles, pour protéger la personne qui va prendre et faire prendre à d’autres, de tels risques. Dire que la psychiatrie s’occupe donc d’abord de sécurité publique est exagéré, mais en situation d’urgence, les actions engagées peuvent se résumer à cela : on éteint le symptôme pour éteindre le risque de violences. L’hôpital vous sauve la vie, et bien souvent il ne peut faire davantage, par manque de moyens.

Mais de quoi parle-t-on, quand on sait que des « entendeurs de voix » (REV France) se regroupent en association pour enfin, pouvoir exprimer ce qu’ils vivent avec leurs voix, parce que les diagnostics posés leur gâche la vie ? Non seulement les voix les envahit, mais ils sont souvent considérés comme dangereux, ce qui détruit leur vie sociale. Double peine. « Nous considérons que le fait d’entendre des voix n’est pas, en soi, un symptôme de maladie mentale mais qu’il s’agit d’un phénomène porteur de sens pour les personnes concernées et que, pour ces raisons, il convient de prendre les voix en considération » (accueil du site de REV France)

Bien sûr, les voix entendues peuvent être menaçantes ou dénigrantes, les images peuvent être envahissantes, la réponse apportée embarrassante. A défaut de les voir disparaître, les entendeurs de voix souhaiteraient au moins apprendre à cohabiter avec elles. Mais certains entendeurs le font désormais plus sereinement, car leur vie n’est plus bouleversée par cette particularité. C’est en partie notre besoin de tout découper au regard de la normalité, notre regard excluant, qui les effraie, les renvoie au silence, à la censure. Ils auraient tant à nous apprendre des frontières de ces dialogues. Pour moi qui n’ai jamais entendu de voix étrangères à moi-même, ce mystère appelle surtout à la modestie.

Du point de vue de la maïeusthésie, ces voix peuvent être des êtres de soi qui appellent, des êtres dont la famille (au sens strict ou au sens large) nous transmet les voix pour qu’on ne les oublie pas. Elles peuvent être aussi la transcription presque matérielle d’intentions d’autrui, ressenties, éventuellement menaçantes, parce qu’une extrême sensibilité leur donne corps dans une voix, et alertent sur un danger existentiel. Il ne s’agit pas de nier l’évidence de la souffrance et du danger, il ne s’agit pas non plus de refuser tout ce que la médecine peut apporter, mais de ne pas faire taire ces voix avant de les avoir entendues, surtout quand le patient voudrait pouvoir les apprivoiser.

On peut imaginer qu’une écoute attentive, non jugeante, non désireuse d’apporter des solutions, pourrait, pourquoi pas, déclencher une prise de parole confiante, sans filtre et sans censure. Peut-être, qui sait, ces voix sont-elles celles d’êtres qui demandent à être rencontrés, entendus. Avons-nous le temps d’écouter ? Nous donnerons-nous le temps d’écouter ?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :