Les cerises

Eh bien cette année, les cerises, rien, nada. Le temps des cerises est revenu, sans remplir ses promesses. Ah, il restait 15 cerises dans un fond de sac au congélateur. Nous pourrions en acheter, après tout, puisque tout est à notre portée, ou presque. Mais ce serait un peu se priver de ce que cette pénurie nous apporte : la rappel que rien n’est jamais acquis, et surtout que rien n’est dû à personne. Comment ? Les cerises, mes cerises, elles ne me sont pas dues ? Ben non. Il y a eu le gel tardif, puis la pluie sur les fleurs. Et si les merles et les étourneaux en laissent un peu, la mouche de la cerise s’en occupe. Rhagoletis cerasi de son petit nom. Depuis quelques années nous avons aussi Drosophila suzukii. Il faut partager. Zut.

Est-ce que cela doit m’insécuriser ? Oui, au premier abord : tout est du même acabit, sujet à carence inopinée, disparition subite et qui sait, peut-être définitive. Le « c’est comme ça » buté me paraît d’une profonde bêtise dans la résignation (principalement en ce que cela ne reconnaît pas mon inquiétude du manque). La disparition des cerises, voilà qui est beaucoup plus concret que l’agonie de la planète, notion lointaine, encore abstraite malgré les mises en gardes et les documentaires en forme de film catastrophe.

Mais si j’insiste un peu sur cette inquiétude, je sais bien au fond, qu’elle est sans commune mesure avec une angoisse existentielle, celle de manquer de nourriture matérielle et spirituelle, de toit, de chaleur humaine, de fraîcheur l’été, d’air à respirer. Revoilà que je fais des listes. Mais c’est que cela touche aussi l’expression. Là aussi on voudrait être exhaustif, ne rien manquer. Ça alourdit considérablement les phrases, mais provisoirement on est rassuré.

Et je sais bien, aussi, que rien ne viendra la combler. Je peux remplir mon caddy chaque fois un peu plus, acheter un pantalon trop grand pour quand je serai plus grosse, et un trop petit pour quand j’aurai minci. Racheter un paquet de cette infusion qui pourrait avoir disparu des rayons la semaine prochaine. Je pourrais remplir autant que je veux, il manquerait toujours quelque chose. Quelque chose d’autre. Si après avoir rempli les placards ou l’agenda, autre chose se met à manquer, il y a de fortes chances (des risques, en vrai) qu’on se soit trompé de manque.

On est effaré par sa capacité à empiler, on se sent submergé. Allez, on désemplit, on vide. On voit beaucoup de vidéos, sur comment on vide ses placards. Ah ça, on sait les vider. Si on ne sait pas, il ne manque pas de gens pour nous expliquer comment faire. De livres à acheter (sur Amazon, tiens) pour appliquer la meilleure méthode. On ne nous montre pas s’il est facile de tenir la distance, ni à quel rythme les mêmes placards se remplissent à nouveau, parce qu’on a jeté un peu trop vite certaines photos, certaines lettres, certains jouets d’enfants, des vêtements auxquels certains souvenirs étaient attachés, pour certains d’entre nous. Nous n’avons pas les mêmes madeleines, mais nous en avons presque tous.

Et en allant à la source de l’inquiétude, me direz-vous ? Ah ben oui, sans doute. Je n’en suis pas là. Je compose. Jouir du moment présent, tout ça. J’y vois une cause de vraie grosse déprime, car le contraste est trop grand, et puis il me manque une étape, celle du réalisme optimiste. Regarder bien en face ce qui m’attend. C’est seulement après avoir ressenti ce futur que je pourrai expérimenter tout ce qui va pouvoir le sublimer, peut-être. Non pas des projets d’action, mais des projets de vie, une finalité qui me rapproche de mes frères humains. Des valeurs, la transmission d’une manière ou d’une autre. Une cohérence qui permet de partir en paix n’importe quand. Oh purée, voilà qui ne va pas de soi. Encore un peu de temps, s’il vous plaît, monsieur Cadbury.

Avant le Carpe diem, il me faut accepter l’incertitude. Et pour ça, commencer par admettre qu’elle me fout les jetons. Non, je ne sais pas de quoi demain sera fait, si j’existerai encore à moi-même et aux autres, si mes référentiels tiendront encore la route. Juste une prise en compte de la réalité.

En espérant, quand même, qu’il y aura des cerises l’année prochaine, enfin, quoi.

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