Ce qu’est la maïeusthésie pour moi

Sans le savoir, j’ai attendu durant plus de quarante ans une approche plus respectueuse de ce qu’il y a d’inestimable dans l’être, parce que j’avais envie d’apporter ma pierre à un mieux-être collectif.

Voici ma présentation orale à la certification de maïeusthésie ce 29 juillet. Je vous épargne les euh, eh bien, voilà, alors, et puis (j’étais pourtant sûre de ne pas avoir bafouillé …). L’émotion qui m’a saisie aussi, à dire en quoi la maïeusthésie procède d’un idéal atteignable par tous.

Décrire la maïeusthésie de mon point de vue est délibérément empirique, parce qu’on parle d’expérientiel, et qu’il me paraît important de l’aborder sous cet angle, à partir de mon expérience de patiente d’abord, puis à la lumière de ma pratique comme praticienne.

Une précision sur l’utilisation du mot patient, que j’emploie bien volontiers, mais dans un sens différent de son étymologie, car il suppose qu’on réduit l’individu à sa souffrance. Il pose aussi la question de l’induction d’une relation de pouvoir dans le cadre thérapeutique, en tout cas dans le milieu médical, ce qui est dommageable ici. Le mot patient désignera donc ici tout individu accueilli dans le cadre d’une séance de maïeusthésie, quel que soit son genre, son âge, et la raison pour laquelle il vient consulter. Et puis je citerai souvent Thierry Tournebise, sans guillemets, parce que je n’ai pas trouvé de meilleure manière de dire ce qu’il avance quand il parle de maïeusthésie.

J’ai rencontré la maïeusthésie en 2012. Mon premier ressenti est d’avoir été très impressionnée par la posture de non-savoir, de non jugement, et surtout, la posture de non-attente d’un résultat, qui conditionne tout le reste (ce qui m’est apparu bien plus tard). Elle est pour moi le préalable indispensable pour pouvoir être dans le non-jugement et le non-savoir, avec un respect des ressentis du patient, et l’absence d’a priori stigmatisant, qui permettent une ouverture résolue, (volontaire, mais qui s’induit d’elle-même) et toujours en mouvement, à la fois du côté du praticien, et du côté du patient : c’est une grande liberté, déjà perceptible dès la première séance, même si on ne peut pas l’expliciter quand on la ressent.

Ce respect du patient est un sujet qui m’a toujours fortement interpellée, parce que j’ai été concernée par la mise à mal de personnes de ma famille, patients sacrifiés à l’ordre social et à leur propre sécurité physique. Je me suis donc toujours intéressée à la manière dont on pourrait mieux communiquer sur le plan thérapeutique, ce qui m’a permis de prendre conscience qu’il y a un véritable paradigme maïeusthésique, qu’on peut s’approprier avec beaucoup de liberté et de créativité, mais aussi avec beaucoup de précision à l’exercice. Pas seulement dans l’exercice thérapeutique, d’ailleurs, mais aussi dans sa posture au quotidien. C’était une rencontre importante avec la congruence que je cherchais.

Cette approche a été élaborée d’abord par la pratique, l’observation, les constatations, la réflexion, par l’étude d’autres approches ensuite, dans lesquelles Thierry Tournebise a trouvé ce qu’il y avait de plus cohérent, de plus en accord avec les valeurs qui soutiennent la maïeusthésie. Pour moi, la modestie et l’humilité dans cette approche, la simplicité (qui n’implique pas le simplisme pour autant), validaient d’emblée la démarche.

Par la suite, j’ai été touchée de voir que la maïeusthésie est une approche intégrative, ce qui revient un peu à refuser d’embrasser une religion pour éviter de se couper des autres représentations de l’humanité. Un autre élément me paraissait aussi essentiel : la maïeusthésie participe à une intelligence coopérative, collaborative, à l’échelle de l’humanité, car elle se nourrit, dans un échange permanent, de différentes disciplines des sciences humaines, dont la philosophie, les sciences sociales, la psychologie, la psychiatrie, etc.

Le point de bascule est arrivé un peu plus tard, car il m’aura fallu du temps pour arriver, assez récemment d’ailleurs, à l’appropriation de « on n’est pas celui qu’on a été ». C’était un peu « panique à bord », car pour moi, ne plus être celui qu’on a été, signifiait ne plus en avoir le droit, puisque c’est fini. Il y avait un deuil à faire là, jusqu’à ce que les notions de distant et distinct deviennent plus précises : si l’on n’est pas distant, non seulement on ne perd pas celui qu’on a été, mais de plus, on peut être proche de lui, en proximité. Par le contact avec celui qu’on a été, on peut voyager à travers le temps et l’espace, qui forment un tout : la psyché permet la liberté d’être partout simultanément.

C’était extraordinaire, de sentir cette notion d’uchrotopie que je n’avais pas du tout perçue au début, parce qu’elle était comme une zone aveugle. Une vraie libération : longtemps j’ai été choquée par le fait que la psychopathologie réduit l’être, l’individu, à une unité spatio-temporelle dans laquelle dès la première dissonnance, on est qualifié de personnalité dissociative. La moindre perte des repères spatio-temporels linéaires est associée à des signes cliniques de délire dissociatif ou de sénilité par exemple. Et puis la psychopathologie porte son attention en priorité sur le trauma. La maïeusthésie n’est pas dans cette réduction de l’individu : si on sait qu’une personne en difficulté peut avoir des troubles cognitifs, cela ne peut pas la résumer.

Au contraire, en maïeusthésie, il est cohérent de penser que la psyché contient la totalité des êtres de Soi, et en même temps, à dire que le Soi présent, le Soi antérieur, et le Soi futur, y sont présents simultanément. Si cela est vrai, alors je peux comprendre que chacun de ceux qu’on a été, contient l’entièreté de ceux qui lui succéderont et/ou qui l’ont précédé. C’était une perception assez exceptionnelle. Il y avait aussi une autre dimension, tout à fait nouvelle et réjouissante : la prise en considération du corps, (tout ou partie du corps, d’ailleurs, car j’ai souvenir d’une séance où une partie du corps était un être à part entière). Le corps est percuté par les évènements de la vie, on oublie de le considérer, et quand on le fait, on voit sa souffrance comme un dommage collatéral. D’autre part, le corps et la psyché ont parfois des ressentis différents, ce qui passe souvent inaperçu.

Lors d’un trauma, la psyché se clive, met à part des êtres de soi qui la constitue, soit parce qu’ils ont été abîmés, soit pour les préserver parce qu’un jour ou l’autre, ils seront des ressources précieuses : des ressources précieuses en devenir, en vue d’une réintégration future dans la psyché. Et si c’est une finalité, alors on est loin de la pathologie. A ce propos j’ai souvenir, avant d’avoir connaissance de la maïeusthésie, d’avoir pris soin d’êtres mis à mal au cours d’une introspection. Récemment j’y ai repensé, en me disant que finalement, la maïeusthésie décrit, explicite des phénomènes naturels. Je suis très touchée de penser qu’elle est un peu comme la grammaire d’une langue qui préexiste.

Tout cela explique pourquoi la maïeusthésie ne pourrait pas, même si elle le voulait, réduire le patient au drama et au symptôme. Symptôme dont la fonction est de servir une finalité.

Consécutivement au trauma, des phénomènes surviennent : la pulsion de survie clive la psyché, induit des compensations pour supporter ce manque à vivre, ce qui se traduit bien souvent par l’énergie du faire, le désir, pour se donner l’illusion d’exister. La pulsion de Vie en regard, produit le symptôme pour nous conduire vers une possible remédiation avec les êtres mis à part, un possible déploiement. Le symptôme est pertinent, en ce qu’il conserve la trace des êtres mis à part. Il est donc là non « à cause de », mais « spécialement pour » (affirmation contre intuitive, compte tenu de notre culture de la pathologie). Il importe donc de le valider, puis d’honorer le patient et/ou le porteur du symptôme (qui peuvent être des individus différents) pour leur constance à le porter, parce qu’il peut être douloureux de porter un symptôme durant des années (cela complique un peu la vie au quotidien !) La pulsion de vie est donc ce qui nous mène vers l’individuation, c’est à dire « devenir qui on a à être » (j’ai mis beaucoup de temps à intégrer cette notion d’individuation). C’est ce projet du Soi qu’on peut percevoir, qu’on va valider à travers une séance de maïeusthésie, et dont on se réjouit comme une manifestation de la vie.

Mes premiers ressentis de patiente ont été la délicatesse, le tact psychique du praticien, qui écoute, guide le patient de façon non directive. Quel soulagement qu’on ne pense pas pour nous, qu’on soit attentif pour nous aux êtres de soi qui nous appellent … On n’est pas souvent si bien traité. Le praticien est donc forcément en interaction avec le patient au cours de l’entretien, puiqu’il reformule avec précision, dans une langue plus affinée (ce que j’adore, personnellement), ce qui a été offert par le patient. Bien sûr, il pose des questions, amène des éléments didactiques. Il influence donc le patient, mais il n’induit rien. S’il est amené à risquer une interprétation, il est censé vérifier toujours ce qu’il a perçu, à la fois dans le discours, et dans le non verbal (dont le para-verbal qui m’est cher), pour ne jamais faire de projection, ni apporter de solution (qui ne convient pas, la plupart du temps, car elle n’émane pas du patient). Cette honnêteté m’est précieuse, car dans ce moment là, en tant que patient, on peut se consacrer aux enjeux véritables de la séance, au lieu de passer son temps à décrypter, ajuster les malentendus, démêler ce qui vient du praticien et du patient : on peut enfin se consacrer à ce pourquoi on est venu, ce n’est pas non plus si fréquent.

On perçoit le praticien comme sensible à ce qui survient, touché, et le patient est aussi touché par la proximité du praticien qui peut tout entendre : il n’est pas dans la distance, puisqu’il n’en a pas besoin. Il n’est pas affecté, puisqu’il n’est pas centré, focalisé sur le factuel, sur le drame. Au contraire, il est ouvert sur une finalité, il s’en réjouit et c’est perceptible, même si on ne sait pas encore le dire. La confiance du praticien dans la finalité qu’il entrevoit le valide même en tant que praticien. Tout cela est implicite, on ne le perçoit pas d’emblée, mais on le ressent.

Au cours de la séance, le praticien se tient aux côtés de l’être émergent, que souvent on ne connait pas ou plus, et avec qui le praticien fait alliance autant qu’avec le patient, parfois même davantage. Il guide le patient à travers ce qu’on ne perçoit pas encore comme une identification, une reconnaissance des ressentis puis des êtres qui se manifestent dans ce panorama intérieur. Vient ensuite une remédiation avec ces êtres qui peuvent être ceux qu’on a été, ou les êtres qu’ont été les personnes avec qui la communication a été défaillante. On se sent alors complété, entier. Il y a donc une remédiation avec ce qu’on a été, ce qu’on sera, mais aussi des êtres avec qui la communication a été défaillante (notions d’interpersonnel, transgénérationnel, parfois à plusieurs générations de distance). Avec aussi des êtres futurs, et il s’agit alors d’un déploiement en devenir. Et des êtres avec qui on se sent en communauté de destin. Il y a quelque chose d’extraordinaire à parvenir à cet endroit transpersonnel, et c’est partageable avec le praticien. C’est là qu’on sent une pertinence en œuvre (je n’aime pas trop dire la pertinence à l’oeuvre, en œuvre me convient mieux), à travers ces phénomènes et ces étapes dont on finit par percevoir la cohérence.

D’ailleurs, mon mari m’a dit cette semaine mieux comprendre la dimension quantique du chat de Schrödinger (le chat dans la boite est à la fois mort et vivant tant que l’on n’a pas prouvé la validité de l’une des hypothèses). Il est donc possible d’être mort et vivant, dans plusieurs espaces possibles en même temps. Quel plaisir de se rencontrer aussi sur ce terrain !

Comme praticienne, j’aime particulièrement l’état de conscience modifié dans lequel on se trouve, cette posture communicante, faite d’une ouverture totale, et d’une confiance absolue dans le cheminement qu’on aborde ensemble (à condition d’être juste dans sa posture, bien entendu). Et puis ce que nous appelons la réjouissance thérapeutique, qui commence avant la séance, se poursuit pendant, et dure après, parce qu’il y a là du partageable, du commun : on peut se réjouir ensemble d’être dans cette humanité.

Au fil du temps je m’imprègne de la pratique de la maïeusthésie, et des principes qui la fondent et l’expliquent : la violence existe, bien sûr, on ne va pas tomber dans l’angélisme. Ce matin Maria Casarès a été évoquée dans une émission de radio avec cette phrase : la tragédie est du côté de la vie. Je dirais plutôt que la tragédie s’incline devant la vie, parce qu’elle y participe, parce qu’elle en est. C’est dire que le monde s’auto-répare sans cesse, il tend vers la vie. La maïeusthésie en témoigne à chaque séance. Chacun peut l’incarner, comme patient, comme thérapeute, et dans la vie de tous les jours, car elle n’est pas une parenthèse dans la vie, mais une posture de vie. J’essaie de l’incarner comme praticienne, mais aussi dans ma vie quotidienne, pour sa pertinence, sa qualité de communication, l’assertivité qu’elle permet, et le déploiement humain qu’elle nous fait entrevoir, parce que cet idéal d’humanité est possible ici et maintenant.

6 commentaires sur « Ce qu’est la maïeusthésie pour moi »

  1. Et ben, bravo quel propos, je comprends que tu aies excellé à ta certification.
    Je ne peux m’empêcher de penser à Jung et à Tobbie Nathan, pourtant différents à bien égards l’un de l’autre,et de la maïeusthésie ,mais pour ce que je comprends de leur façon d’aborder la psyché et l’Autre semblent faire famille.
    Je trouve intéressant d’aborder ta pratique comme quelque chose de tous les temps, une posture qui nous est propre à nous humains, mais aujourd’hui simplement grammatisée et transmise à travers des apprentissages suivis et appliqués. J’aime bien savoir que dans l’approche de l’esprit et des individus, on ne se réclame d’une recette miracle nouvellement trouvée et sanctifiée voire sacralisée, dont on serait LE détenteur.
    Merci pour toute cette ouverture, et ce respect pour nous tous.
    Je t’embrasse au passage, à vite Marie

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    1. Coucou Line, merci, grâce à toi je découvre Tobie Nathan, dont l’ethnopsychiatrie me plait bien. Du coup je trouve ça : http://www.ethnopsychiatrie.net/Ceci.htm , que je lirai plus en détails. J’y relève d’abord ça : « … l’ethnopsychiatrie préfère l’intelligence des patients à leur maladie. On les voit alors démontrer leur expertise propre, en matière de maladie, de guérison, d’enjeux sociaux et politiques. On les voit déployer avec plaisir leur stratégie de vie, s’en amuser… De malades, ils deviennent vivants, actifs, témoins… »
      C’est très touchant.
      Bisous, Line !

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  2. … comme si tous les chemins que je t’ai vu emprunter avaient permis cette élaboration brillante. Je ne suis pas étonnée par les résultats, mais émerveillée. J’ai beaucoup de chance que nos axes de vie se soient rencontrés. Belle continuation mia amikino.

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    1. Gloria, kara amikono, je mesure aussi ma chance d’avoir des amis inestimables …
      Je suis bien persuadée que dans tous les chemins que nous empruntons, il n’y a jamais rien à jeter, même si c’est parfois bien difficile à accepter. Il y a juste que la vie est un peu trop courte pour apercevoir la finalité à long terme de tous ces accidents, dispersions et volte-faces, pièces d’un même patchwork. Certains trouvent leur chemin à 20 ans, d’autres sont plus lents, et auraient bien besoin de 50 ans de plus.

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      1. Y a t’il vraiment une finalité à « tous ces accidents, dispersions… » ? N’en avons-nous pas suffisamment avec notre finitude ? Notre cheminement est celui-ci, celui que nous avons entrepris il y a fort longtemps et qu’importe s’il est lent, tortueux, douloureux ou solaire et tout en même temps… il est notre cheminement. A bientôt Marielen, tu vois, je continue à fainéanter sur le clavier pour taper ton prénom, me pardonnes-tu toujours? Bisous.

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  3. Alors là je suis entièrement d’accord avec le « n’en jetez plus » : il y a des choses dont on se passerait bien. Je parlais plutôt des changements de direction, souvent interprétés comme un manque d’esprit de suite (et même de volonté), de la dispersion ou de la distraction. Pri Marielen’, ne necesas pardono, ĝi estas mia nomo en Esperanto. Kisojn !

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